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Svalbard...Au Nord, toujours plus au Nord

 Svalbard : ce nom aux sonorités rudes est celui d’une des îles de l’archipel du Spitzberg, à 76-80° de latitude Nord. Située au-delà du cercle polaire, c’est l’ultime île à habitat permanent.
A peine débarqués sur l’aéroport de la petite capitale, Longyearbyen (qui concentre la quasi-totalité de la population, 2700 habitants), le dépaysement est brutal. Tout autour des montagnes brunes et rocailleuses, dont descendent les glaciers, et l’océan Arctique.

La grève est une grande réserve ornithologique ; les sternes arctiques n’hésitent pas à attaquer pour protéger leur nid. Une route, la seule de l’île, relie l’aéroport, le port et la ville. Les vestiges de l’exploitation minière, qui constitua longtemps la richesse du Svalbard, sont encore visibles en contre-haut. Cette zone est dite « rose » : en principe l’ours polaire, le grand prédateur redouté de tous -il y en aurait 930 dans la région- n’y vient pas. Cependant interdiction de se déplacer seul, et la plupart des habitants sont armés.

Les Rythmes de L’ile



Un Zodiacnous charge pour la traversée d’Isfjord : 12 trekkeurs, un guide et une considérable masse de matériel : tentes, carburant, nourriture acheminée de France et nos sacs personnels. L’île est déserte, si l’on excepte en été 150 à 200 pêcheurs. Ni  village, ni refuge, aucun sentier. Le Svalbard a tout d’une terre intacte telle qu’un lecteur des expéditions de Nansen en rêve.

Notre premier campement, à Diabasoden, est dressé sur la grève, entre océan, falaises et toundra. Montage et démontage des tentes, corvée d’eau : l’eau douce provient des nombreuses rivières de fonte- cuisine, corvée de vaisselle, les journées sont bien remplies. Or, en ce mois de juillet, il faut tenir compte d’un paramètre : le jour dure 24 heures, c’est à peine si le soleil descend un peu derrière les montagnes pendant 3 ou 4 heures, faisant chuter d’un coup la température de 14-15° à 6 ou 7°.
Pour structurer le temps en l’absence de rythme circadien, le guide établit un point de repère artificiel : après le dîner il met le réveil de la tente-mess à minuit. Dès lors nous avons 10 heures pour dormir et veiller à tour de rôle.... car l’ours constitue une menace réelle. Pour l’animal affamé notre présence est une nourriture potentielle.

Un jour le guide découvre des empreintes non loin du camp, derrière une butte. L’animal nous a-t-il guettés ? Ou bien dans ce pays où il ne pleut pas, s’agit-il de traces anciennes ? Chacun de nous assure une heure de garde par cycle, armé d’un pistolet et d’une fusée d’alarme, avec, aussi, un téléphone satellitaire et une balise automatique.

Ce tour de garde possède pour moi un charme magique : l’immensité, la solitude, le silence exercent un véritable envoûtement. Seul être humain éveillé, j’observe avec une acuité jouissive ce monde autour de moi.
Les animaux sauvages sont abondants : au large une baleine et un banc de belugas, un morse longeant la grève, un phoque sur un glaçon, sur terre un renard curieux. Les rennes ne sont guère craintifs, pâturant le lichen qui est leur seule nourriture. A marée basse on suit la plage pour observer les milliers d’oiseaux, guillemots et macareux,  nichant dans les falaises. Les mouettes grises ou blanches sillonnent le bord de l’océan et se posent en groupes sur de petites éminences.
Quand nous gagnons les crêtes un cormoran nous barre courageusement le passage pour défendre son territoire et, comme nous continuons d’avancer, il s’envole et tourne sur nos têtes en criant. Tout en bas, notre camp apparaît minuscule et fragile.


Affronter Le Glacier



Notre second campement se situe non loin du glacier Bore. En fait les distances s’avèrent quasiment impossibles à déterminer à l’œil nu : la lumière est  intense, le paysage dénué d’arbres : aucun arbre ne pousse sauf le saule arctique qui, agrippé au sol, mesure 5 à 6 centimètres. Son métabolisme est si ralenti par le climat que cette petite plante peut avoir plus de mille ans. A cause du froid et de la longue nuit polaire, il n’y a pas d’insecte. Rien n’obéit à l’échelle humaine. Le vent est terrible, le froid et l’humidité pénètrent mes vêtements de haute montagne.

Nous partons explorer l’immense étendue de Bohemanflya.  Consigne est de toujours se déplacer groupés et de rester derrière le guide, armé d’un lourd fusil Mauser. Marcher au Svalbard c’est affronter les effets de l’altitude : à cause de son positionnement géographique et de la rotation de la Terre, la pression au niveau de l’océan équivaut à une altitude de 1 800 mètres ; sur le pic de Sarkofagen, à 600 mètres, le baromètre indique 2 500 mètres.

C’est, aussi, traverser tous les types de terrain : des pierriers raides constitués d’une roche particulière, la diabase, des arêtes vertigineuses, la toundra parsemée d’hépatites colorées et de squelettes de rennes, le permafrost dont la surface, en été, se transforme en  marécage, les moraines glaciaireet, surtout, le redoutable mollisol, mélange gris-brun de glace, de boue et de pierres. Il se dérobe sous les pieds et aspire le trekkeur dans des fondrières dont il ne peut se tirer seul. Les randonnées durent 5 à 6 heures, entrecoupées d’observations d’animaux et d’un pique-nique consistant que nous avons porté dans le sac-à-dos.
Le jour permanent modifie profondément ma perception du temps. J’ai l’impression que la journée s’étend sur 26 ou 27 heures. L’attente de mon tour de garde m’empêche de dormir sereinement et les marches me semblent, bien que je sois habituée à de longs parcours en haute montagne dans l’Himalaya népalais, bien plus longues qu’elles ne sont. Quoique ce trek s’avère peu difficile en dehors du climat et de la technicité des sols, je me sens fatiguée, désorientée.


Une Ile, Des Iles



Les cinq jours de trek sont vite passés...

De retour à Longyearbyen en Zodiac, nous faisons un peu de shopping. Il y a un musée passionnant et un grand centre scientifique international. Tout ferme à 18 heures, sauf un restaurant russe, Kroa (un buste de Lénine trône derrière le bar), ouvert plus tard. Le ciel est dégagé. Les vols n’ont lieu qu’à deux heures et demie et quatre heures et demie du matin, à cause des vents et des nuages, trop bas le reste du temps.

Par le hublot je regarde la splendeur de l’océan et des glaciers. Déjà je rêve de revenir, d’aller encore plus au Nord, sur une de ces centaines d’îles désertes, désolées, intactes, et de me perdre tout là-haut.
Proposé par : Myriam Kissel pour LVA